Les papyrus de Merer et la pyramide de Khéops

Les papyrus de Merer [1] ont été découverts en 2013, par la mission franco-égyptienne (IFAO/CNRS) dirigée par l’égyptologue Pierre Tallet, dans des galeries-magasins aménagées dans un massif rocheux bordant un port de la mer rouge, le port du ouadi el-Jarf. Ce lot de papyrus apporte des données comptables concernant des livraisons de denrées et de blocs de calcaire blanc provenant des carrières de Tourah, mais aussi des journaux de bord décrivant les activités d’un équipage (une phylé) sous les ordres de l’inspecteur Merer. Ces activités se déroulaient généralement sur des cycles de 3 jours durant lesquels ces navigateurs partant de Tourah rejoignaient par bateau en 2 jours « l’Horizon de Khéops » c’est-à-dire la pyramide de Khéops afin de décharger les blocs de calcaire blanc avant de reprendre la direction de Tourah en une journée.

« L’Horizon de Khéops », traduction pour « Akhet-Khufu », était à l’époque le nom donné à la pyramide de Khéops tout comme par la suite celle de Djédefrê fut nommé « le Firmament de Djédefrê » et celle de Khéphren, « la Grande (pyramide) de Khéphren » [2]. Pour bien comprendre la signification de « l’Horizon de Khéops », il est bon de nous rapprocher de son écriture hiéroglyphique [3] qui contient une pyramide afin de spécifier le type d’édifice ainsi que le cartouche de Khéops.

horizon de khéops en hiéroglyphe
L’Horizon de Khéops

Toujours sur ce sujet, des inscriptions retrouvées dans des tombes de prêtres de la VIème dynastie, notamment celles des prêtres Qar et Idu, apportent la confirmation de ces noms donnés à ces pyramides en énumérant les fonctions qu’ont exercé ces deux prêtres sur le plateau de Gizeh [4]. On apprend, entre autres fonctions, que le prêtre Qar a été responsable des prêtres de « la Grande de Khéphren », responsable de la cité de la pyramide « l’Horizon de Khéops » et responsable de la cité de la pyramide de Mykérinos appelé « la Pyramide de Menkaure est Divin ». Quant au prêtre Idu, il a rempli les fonctions de responsable des prêtres de la pyramide « l’Horizon de Khéops » et responsable des prêtres de « la Grande de Khéphren ».

Ps : La cité est ici un terme attribué au complexe funéraire.

Pour en revenir à ces papyrus, ils ont été indexés, par l’égyptologue Pierre Tallet, de A à H. Parmi ce lot de papyrus, les papyrus de A à F concernent les journaux de bord de l’équipe de Merer. Actuellement, seuls les papyrus A et B ont fait l’objet d’une publication en 2017. La publication des papyrus A et B a été réalisé à partir de 67 fragments de papyrus. Suite à cette première publication, il restait encore à Pierre Tallet moins de 400 fragments à traduire qui feront bientôt l’objet d’une ou plusieurs publications. Cependant, on peut déjà avoir un aperçu préliminaire des papyrus indexés de C à F notamment dans le document « les journaux de bord du règne de Chéops au Ouadi El-Jarf » publié par Pierre Tallet.

Dans ce lot de papyrus concernant l’inspecteur Merer et son équipe, ont aussi été retrouvés les papyrus indexés G et H. Via le magazine « Sciences et Avenir » N°857 de juillet 2018, Pierre Tallet nous apporte des informations succinctes sur ces 2 papyrus. Une inscription encore visible sur le papyrus G a pu être traduite comme « l’année après le 13ème recensement de tout le grand et le petit bétail de Khéops ». Selon Pierre Tallet, ce papyrus G qui délivre aussi une date incomplète de par la détérioration des fragments du papyrus semble pouvoir être relié au papyrus C qui renseigne sur une période de fin novembre à décembre de la même année durant laquelle des opérations d’aménagement portuaire sur le Delta du Nil semble avoir été en cours. Si ce lien entre ces deux papyrus se vérifie, ces livraisons de blocs de calcaire pour le site de construction de la grande pyramide se dérouleraient bien l’année après le 13ème recensement du bétail de Khéops c’est-à-dire l’an 26 ou 27 de son règne.

maquette du caire - recensement - r
Recensement du bétail en Egypte antique – 
Metropolitan Museum of Art – New York

Il est nécessaire de préciser l’an 26 ou l’an 27 car il est difficile de savoir si le premier recensement de Khéops s’est déroulé sous la première année de son règne ou sous la deuxième, sachant que manifestement le recensement du bétail sous son règne s’effectuait tous les deux ans. Concernant le papyrus H, celui-ci nous informe sur la comptabilité de céréales, en provenance du delta du Nil, comme le blé et l’orge mais aussi sur la comptabilité de dattes.

Ps : A savoir que l’année suivant la 13ème année du recensement du bétail de Khéops a également été retrouvée gravée dans l’oasis de Dakhla [5].

Le papyrus A

Le papyrus A [6] mentionne des aller-retours par bateau entre les carrières de Tourah et l’Horizon de Khéops sans en préciser la raison. Il y est mentionné aussi l’existence d’un palais royal qui pourrait se situer non loin de l’entrée d’un bassin artificiel. On y apprend également que des travaux ont été effectués sur la digue du bassin de Khéops par les hommes de Merer et cela durant plusieurs jours.

« Jour 12 : L’inspecteur Merer passe la journée avec [sa phylé effectuant] des travaux liés à la digue de Ro-She Khufu […]. » – Papyrus A, Section A II

Selon Pierre Tallet, cette digue pourrait avoir été créé pour retenir l’eau détournée du Nil lors de sa crue durant l’été. Cette eau retenue via une digue aurait permis aux bateaux de pouvoir décharger leur lourde cargaison à 500 mètres de la pyramide à n’importe quel moment de l’année et non pas à 2 kilomètres sans ce type d’installation, ce qui représente un gain de temps non négligeable. Les recherches de Mark Lehner quant à la présence de plusieurs mètres de limon épais et dense dans le sol du plateau de Gizeh à l’endroit où devrait avoir été creusé ce bassin artificiel semblent confirmer le témoignage apporté par ce papyrus et les déductions de Pierre Tallet.

Le papyrus B

Le papyrus B [6] apporte plus de précisions quant à la raison de ces aller-retours en bateau. Il spécifie que ces aller-retours en bateau concernent le transport de blocs de pierre provenant des carrières de Tourah à destination de l’Horizon de Khéops.

« Jour 26 : L’inspecteur Merer s’en va avec sa phylé de Tourah[Sud], chargé de pierres, pour Akhet-Khufu ; il passe la nuit à She-Khufu. » – Papyrus B, Section B I

En lisant ce papyrus B, il semble qu’il y ait, de temps en temps, des imprévus qui amènent Merer et ses hommes à rester un jour de plus à Tourah ou à devoir s’arrêter lors du retour à Ro She- Khufu (l’entrée du bassin de Khéops). Dans les carrières de Tourah Nord ou Tourah Sud selon les jours, l’équipe de Merer transportent durant un ou deux jours des blocs de calcaire extraits d’une des carrières, chargent un navire puis passent la nuit sur place. Le lendemain, ils appareillent pour l’Horizon de Khéops, chargés de blocs de calcaire blanc, en faisant une halte à l’entrée du bassin (artificiel) de Khéops. Le jour suivant, l’inspecteur Merer et ses hommes (sa phylé) continuent leur voyage vers l’Horizon de Khéops où après déchargement des blocs de pierre, ils y passent la nuit avant de remonter le fleuve vers les carrières de Tourah. A savoir que la navigation sur le Nil se déroulait de la façon suivante : Lors de la descente du Nil, le bateau chargé de pierres pour rejoindre l’Horizon de Khéops, les hommes de Merer sortaient les rames pour profiter de la force du courant sans trop d’efforts. Le retour vers Tourah se faisant à vide et à contre-courant, ces navigateurs sortaient les voiles.

bateau avec pierre descendant le nil - xiie dynastie
Descente du Nil par bateau – XIIème dynastie (source)

Il est aussi tout à fait probable que les hommes de Merer une fois arrivé sur le site de construction aient, non seulement déchargé les pierres mais les aient aussi transporté jusqu’à la pyramide en construction. En effet, le papyrus nous informe que ce sont déjà eux qui transportent les blocs de calcaire une fois extraits dans les carrières de Tourah vers leur bateau avant de larguer les amarres pour une première halte à l’entrée du bassin de Khéops (Ro-She Khufu) puis de rejoindre le jour suivant le chantier de la pyramide. Les carrières de Tourah se trouvent à environ 15 km de la grande pyramide alors que l’entrée du bassin de Khéops se trouvait à environ 2 km de celle-ci. S’ils n’avaient fait que décharger les pierres au port de Khéops, ils auraient pu repartir le jour même vers Tourah et non attendre le lendemain.

Ces papyrus nous apprennent que l’équipe de Merer avait décidément plusieurs fonctions. Elle transportait des blocs de pierre sur la terre et le Nil mais effectuait aussi des travaux de construction et de rénovation d’aménagements portuaires.

Enfin, sur ce papyrus B, il est également fait mention d’un certain Ânkhkhaef, noble et demi-frère du pharaon Khéops, qui est mentionné comme le directeur de l’entrée du bassin de Khéops.

Conclusion

Ces papyrus ont permis aux égyptologues d’en apprendre davantage sur la manière dont certains matériaux ont été amenés sur le chantier de la grande pyramide de Khéops et ainsi d’en savoir plus sur l’organisation de ce projet de très grande ampleur. Les éléments factuels traduits sur ces papyrus ont entraîné d’autres recherches afin de confirmer ou non les hypothèses qui pouvaient découler de ces écrits. En combinant, le contenu de ces papyrus à d’autres découvertes mais aussi à des hypothèses fondées sur des connaissances déjà existantes, les égyptologues en sont arrivés à une théorie [7] cohérente qui aurait été pour les égyptiens de profiter, à l’époque de la crue du Nil en été, de détourner en partie le fleuve vers un bassin artificiel qui du coup aurait permis aux bateaux de pouvoir décharger leur précieuse cargaison de calcaire blanc mais aussi de granit bien plus près de la pyramide en construction, et cela durant plusieurs mois. La crue du Nil sans canaux artificiels et avec un niveau des eaux insuffisant n’aurait pas pu permettre à de lourdes embarcations de se rapprocher suffisamment, d’où la création fort probable de canaux et d’un bassin artificiel menant à un port au pied du site de construction de la pyramide de Khéops.

La sortie d’une prochaine publication par Pierre Tallet sur les papyrus retrouvés au ouadi el-Jarf est prévue dans les mois à venir. D’autres fragments de ces papyrus semblent avoir des informations supplémentaires à délivrer. En effet, parmi ces fragments, un nouvel inspecteur, un certain Messou fait son apparition. Cet inspecteur Messou a surement, lui aussi, des choses intéressantes à nous dire. Suite au prochain épisode…

PS : On trouve, notamment sur le Net, les papyrus de Merer nommés sous différentes appellations comme « le journal de Merer », « les papyrus de la mer Rouge » ou « les papyrus du Ouadi El-Jarf ». 

Notes

[1] Les journaux de bord du règne de Chéops au Ouadi El-Jarf  (Page 11) – Document de l’égyptologue Pierre Tallet.

[2] « L’ère des géants » de l’égyptologue Franck Monnier – ouvrage publié en 2017.

[3]  Des papyrus du temps de Chéops au ouadi el-Jarf (document de 2014) – Ecriture hiéroglyphique de « L’horizon de Khéops » (page 47).

[4] The Mastabas of Qar and Idu (1976) – Page 23

[5] Khufu’s ‘mefat’ expeditions into the Libyan Desert (2003)

[6] Traduction des papyrus A et B de Merer – anglais_francais (Anglais-Français) via le traducteur DeepL et quelques ajustements personnels.

[7] Documentaire « Le papyrus oublié de la grande Pyramide« .

Sources additionnelles

Les papyrus de la mer rouge I, le « journal de Merer » (Papyrus Jarf A et B) de l’égyptologue Pierre Tallet – Publié en 2017.

Les papyrus de la mer Rouge : Volume 1, Le « journal de Merer » (papyrus Jarf A et B) de l’égyptologue Pierre Tallet – Ouvrage complet et relié publié en 2017. 

Les pyramides d’Egypte (Site Irna.fr).

Vidéo YouTube « Archéologie Rationnelle »

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