(Debunk) Bâtisseurs de l’Ancien Monde : L’île de Pâques

Pour ce premier article critique sur le film du réalisateur Patrice Pouillard « BAM : Les Bâtisseurs de l’Ancien Monde », direction l’île de Pâques et ses moaï. On va revenir ici sur certains propos du réalisateur et en profiter pour développer certains points qui méritent qu’on s’y attarde un peu plus.

PS: Le timecode dans cet article est basé sur la version du film dans laquelle le réalisateur laisse un message à ces contributeurs au début du film. Si vous avez vu ou êtes amené à regarder ce film à l’avenir sans ce message, il faut enlever 02:40 min au timecode dans l’article.

10:22 – Les Rapa Nui seraient originaires (selon la tradition orale) de Hiva Oa à environ 3600 km au Nord-Ouest (de l’île de Pâques). On n’entreprend pas un tel trajet au hasard. Il faut prévoir des vivres et surtout de l’eau, et en cas d’échec, il faut avoir de quoi assurer le retour… Soit Hotu Matu’a (premier roi des Pascuans) a envoyé des éclaireurs dans diverses directions et par chance l’un d’eux a découvert l’île de Pâques, soit ils sont partis au hasard et par chance ils ont découverts ce confetti de terre dans le Pacifique, soit enfin ils connaissaient la position de cette île ce qui soulève la question de savoir comment ils auraient pu la connaître.

A ce moment de son film, le réalisateur nous présente à l’écran une carte de l’Océan Pacifique. Cependant, avant de regarder la carte proposée dans BAM, il me semble intéressant de faire un retour en arrière et de revoir ensemble la carte (Timecode 32:47) qui était présentée dans son précédent film « La Révélation Des Pyramides (LRDP) ».

Carte ile de paques LRDP
Carte de l’océan Pacifique dans LRDP

Pour celle-ci, les emplacements de l’île de Pâques et de Tahiti sont corrects. On remarque cependant qu’il manque sur cette carte un certain nombre d’îles qui apporteraient une meilleure visibilité quant à la manière avec laquelle ils ont pu envisager leur voyage qui les amena au final sur l’île de Pâques.

Voyons maintenant la carte (Timecode 11:04) dans BAM.

carte BAM ile de Paques -Timecode 11-04
Carte de l’océan Pacifique dans BAM

Comme vous pouvez le constater sur cette carte, l’île de Pâques a fait une chute assez conséquente vers le sud par rapport à la carte de LRDP. Pour être plus précis, elle a fait une chute de 1400 km par rapport à son emplacement d’origine. Mais ce n’est pas tout. Sur cette image ci-dessus, on ne le voit pas mais dans le film on distingue légèrement un archipel d’îles au sud-ouest de l’île Hiva Oa. J’encercle la localisation de ces îles dans l’image ci-dessous.

PS: Pour rappel, l’île d’Hiva Oa fait partie des îles Marquises à l’est de Tahiti. 

carte BAM ile de Paques -Timecode 11-04 - iles tuamotu
Carte de l’océan Pacifique dans BAM

Cet archipel d’îles représente en fait l’archipel des Tuamotu qui s’étend sur 1600 km du nord-ouest au sud-est. Sur cette carte, les îles Tuamotu, qui ont été considérées par le réalisateur comme des îles sans importance dans sa réflexion, sont bien trop à gauche par rapport aux îles Marquises et donc par rapport à Hiva Oa. En fait, pour être définitivement clair sur ce à quoi ressemble cette zone du Pacifique, il suffit de regarder cela sur Google Earth.

trajectoire vers l'ile de Paques - Tuamotu
Carte de l’océan Pacifique sur Google Earth

Plutôt que de partir dans n’importe quelle direction, les Polynésiens partis d’Hiva Oa, selon la tradition orale, ont très bien pu suivre les îles successives vers le Sud/Sud-Est que sont les îles Tuamotu (qui s’étendent sur 1600 km), les îles Gambier et cela jusqu’aux îles Pitcairn qui sont les dernières îles les plus proches de l’île de Pâques. S’ils ont suivi ces îles, ils ont pu naviguer en sécurité durant une bonne partie de leur voyage ayant assez fréquemment des îles sur leur chemin qui pouvaient ainsi leur permettre de se reposer et de se réapprovisionner en nourriture selon ce que ces îles pouvaient fournir. Une fois arrivés aux îles Pitcairn, ils n’étaient plus à 3600 km de l’île de Pâques mais tout au plus à environ 1900 km. On constate d’ailleurs que si l’on suit le prolongement de ces îles, on tombe plutôt facilement sur l’île de Pâques [1].

Il est nécessaire également de rappeler que les Pascuans avaient la navigation dans le sang [1], leurs ancêtres Austronésiens ayant découverts de nombreuses îles et territoires durant 4000 ans. Les Pascuans maîtrisaient, bien entendu, la construction de simples pirogues mais aussi de voiliers doubles coques pour les voyages en haute mer. Ayant donc les connaissances, l’expérience et les moyens de navigations suffisants, ils auraient  très bien pu entreprendre un voyage d’environ 3600 km vers les côtes américaines.

Sources

[1] Découverte de l’île de Pâques par les Polynésiens (Archéologie Rationnelle – 2019)

12:40 Et puis, il y a les films peu respectueux du peuple Rapa Nui, à tel point qu’après un tournage sur l’île, une production américaine n’a pas trouvé mieux que de jeter à la mer un moaï de béton devenu inutile.

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Ce moaï, qui est en ciment, est immergé par 22 mètres de fond à l’ouest de l’île de Pâques à moins d’un kilomètre de la côte. Ce moaï n’est pas un moaï de l’île puisque les moaï de l’île sont en tuf, un amas de cendres volcaniques solidifiées présent en grande quantité sur les flancs du volcan Rano Raraku. Ce moaï immergé a été fabriqué puis déposé volontairement au fond de l’eau pour les besoins d’une série télévisée chilienne intitulée « Iorana » [2] en 1997. On peut le vérifier dans la bande annonce de ce téléfilm.

Moaï immergé à 0:34 et 1:13

En faisant référence à une production américaine qui aurait jeté à la mer un moaï de béton devenu inutile, le réalisateur a dû penser que ce moaï provenait du film américain « Rapa-Nui » de Kevin Reynolds sorti en salle en 1994. Or, les moaï fabriqués pour le film « Rapa-Nui » étaient en résine et creux [3], ce qui n’est pas surprenant car les membres du film n’allaient pas s’amuser à déplacer des moaï en pierre pour des raisons évidentes de production.

Sources

[2] Les sites de plongée de l’île de Pâques

[3] Carnet de voyage – Il y a 25 ans, Hollywood était à Rapa Nui

14:13 Des expériences ont été effectuées sur sol plat pour simuler le transport de moaï de 5 tonnes mais il est impossible d’affirmer que cette même méthode soit possible avec un moaï de 80 tonnes.

PS: Ce point ci n’est pas du debunk vu que la réflexion du réalisateur est juste, même si très incomplète, mais je souhaitais refaire un point sur cette expérience et en même temps la développer un peu.

Le réalisateur parle ici de l’expérimentation de l’archéologue américain Carl Lipo qui décida de prendre au pied de la lettre une légende locale racontant que les moaï marchaient. En fixant des cordes sur la tête d’un moaï en béton qu’il a fait fabriqué pour l’expérience et avec trois équipes sur les côtés de ce moaï, ils ont sur un terrain plat à Hawaï tenté de le faire marcher en utilisant la technique du frigo.

Cette expérience a été réalisé avec succès, mais sur sol plat et avec un moaï en béton de seulement 5 tonnes. Le problème avec cette expérience est que Carl Lipo ne prend pas en compte un certain nombre d’éléments importants [4]. L’île de Pâques a très peu de terrains plats. Les moaï proviennent de la carrière en pente du volcan Rano Raraku et le sol de l’île de Pâques est jonché de pierres. Mais le problème de cette expérience est aussi qu’elle a été réalisée avec un moaï en béton et de seulement 5 tonnes. Comme le souligne le réalisateur, faire la même expérience avec un moaï de 80 tonnes, même en béton, risquerait de sérieusement poser problème. Enfin, on en vient au problème principal qui est que les moaï sont en tuf, un amas de cendres solidifiées qui rend cette roche assez fragile. Tenter la même chose avec un moaï en tuf, quelque soit son poids, et il ne faudra pas longtemps avant que la tête ne se détache du corps à force de tirer dessus avec des cordes. De par ce dernier point essentiel, la majorité des archéologues ayant travaillé sur l’île de Pâques estiment qu’il est improbable que les Pascuans aient procédé de la sorte pour acheminer des moaï jusqu’aux aux différents ahu.

Enfin, il est également à se demander si les moaï que l’on trouve le long des côtes ont d’abord été façonnés dans leur carrière ou bien s’ils ont été façonnés une fois arrivés à proximité de leurs ahu respectifs. Les Pascuans ont très bien pu descendre des blocs de tuf depuis le flanc du Rano Raraku et façonner les moaï une fois acheminés à l’emplacement où ils allaient trôner. Le tuf est une roche facile à travailler. D’autant plus que de grandes quantités de poudres de tuf ont été retrouvées dans le sol à proximité des ahu, ces plateformes servant de supports pour les moaï mais aussi de caveaux dans lesquels ont été retrouvés des squelettes humains qui devaient être les squelettes de chefs de clans inhumés, des chefs représentés par les moaï qui étaient considérés comme des gardiens de l’île et de ces clans.

Sources

[4] Mythes et mystères de l’Île de Pâques – Nicolas Cauwe (Tedex)

14:24 L’Ahu Vinapu se distingue nettement des autres par son architecture massive… Etant le plus ancien et toujours en place, il démontre que cette manière de bâtir est la plus résistante. Parmi tous ces constructeurs Rapa Nui qui se sont succédés, aucun n’aurait remarqué que la seule technique valable est celle de l’ahu Vinapu. Et si oui, pourquoi ne pas avoir reproduit cette technique ? Donc, soit le secret de cette fabrication est un cas unique et qui s’est perdu, soit le peuple Rapa Nui n’a rien à voir avec cette construction ?

Ahu Tahira -Vinapu
Partie droite de l’ahu Vinapu 1 ou « ahu Tahira » (présentée dans BAM)

Il est nécessaire ici de préciser que Vinapu est une zone côtière dans la partie sud-ouest de l’île. Dans cette zone se trouvaient dans le passé trois ahu. Actuellement, deux d’entre eux sont toujours en place. L’un de ces deux ahu toujours debout est appelé l’ahu Vinapu 1 ou ahu Tahira et l’autre, l’ahu Vinapu 2. En parlant de l’ahu Vinapu et en montrant les images d’un de ces ahu (comme ci-dessus), le réalisateur parle en fait de l’ahu Vinapu 1, c’est à dire de l’ahu Tahira. Pour bien les identifier, les voici en photos.

PS : La partie droite de l’ahu Tahira est visible dans l’image précédente ci-dessus.

Ahu Tahira -Vinapu 1
Photo de l’ahu Vinapu 1 ou « ahu Tahira » depuis son côté gauche
Ahu Vinapu 2
Photo de l’ahu Vinapu 2 (source)

L’ahu Tahira n’est pas le plus ancien de l’île mais serait l’un des plus récents selon les différentes campagnes au carbone 14 réalisées [5][6]. L’édification de l’ahu Vinapu 1 ou ahu Tahira se situerait entre le 15ème et 16ème siècle. Quant à l’ahu Vinapu 2, il est l’un des plus anciens de l’île avec une datation se situant entre le 8ème et le 12ème siècle. Voici les datations relevées d’une de ces campagnes pour les deux ahu de Vinapu, des datations confirmées par d’autres sources.

PS : Dans ce tableau ci-dessous, il est préférable de mettre de côté les résultats concernant les crématoriums ou caveaux sous les ahu car les échantillons ne concernant pas directement les ahu eux-mêmes peuvent induire en erreur. Des Pascuans ont pu être inhumés à différentes périodes dans le même caveau et certains ahu ont pu être reconstruit sur des caveaux existants au cours des siècles durant lesquels les Pascuans ont résidé sur leur île.

Datation carbone 14 de 2002
Datations au carbone 14 (Source)

A savoir également qu’en 1961, le lichenologiste Gerhard Follmann a conduit une étude lichenométrique sur l’un des ahu de Vinapu afin de dater son édification. On ne sait pas sur quel ahu il a réalisé cette étude mais il est probable qu’il l’ait réalisé sur l’ahu Tahira car en 2005 une nouvelle étude lichenométrique réalisée par une équipe de chercheurs à Vinapu amena cette équipe à choisir d’étudier l’ahu Tahira pour des raisons méthodologiques et pragmatiques. Les résultats, délivrés par Follmann en 1961, donnent des estimations qui se situent vers la fin du 16ème et le début du 17ème siècle [7]. Les résultats de l’équipe de 2005 ne semblent par contre pas disponibles.

[5] Early Settlement of Rapa Nui – 2002 (page 252)

[6] The Rough Guide to Chile & Easter Islands

[7] A Preliminary Lichenometry Study on Rapa Nui – publié en 2008 (page 43)

15:27 On remarque une très forte parenté de style entre l’ahu Vinapu et des constructions attribués aux Incas. Les analyses génétiques des poules sur l’île démontrent qu’il y a eu contact entre ces peuples mais on ne sait pas dans quel sens.

En effet, il y a une parenté de style entre l’ahu Tahira et certaines constructions Incas, et non « attribuées aux Incas », le réalisateur tentant ici une pirouette subtile pour amener le public à écarter le fait que certaines constructions Incas puissent avoir été érigées par les Incas eux-mêmes. Cette parenté de style ne démontre pas pour autant qu’il y a eu contact entre les Pascuans et les Incas.

Quant aux poules sur l’île de Pâques, elles sont d’origine polynésienne [8][9]. On ne sait pas de quelles analyses génétiques le réalisateur parle, mais si les analyses génétiques des poules sur l’île auraient démontrer qu’il y avait eu contact entre ces peuples, c’est que ces poules seraient venu d’Amérique du Sud vu que ce sont les poules de l’île qui ont été analysées. Du coup, on saurait dans quel sens le contact aurait pu être fait. Cependant, il semblerait que le contact ait bien été fait mais plutôt dans l’autre sens [8].

[8] Examining dispersal mechanisms for the translocation of chicken (Gallus gallus) from Polynesia to South America (Publication de 2009).

[9] La faune de l’île de Pâques

 

Un commentaire sur “(Debunk) Bâtisseurs de l’Ancien Monde : L’île de Pâques

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  1. J’avais relevé une autre inexactitude : il est dit que « Rapa Nui » veut dire « Grand voyage », pour que la narratrice puisse illustrer la volonté des polynésiens de programmer un grand voyage vers la désormais Ile de Pâques, sous-entendant qu’ils en connaissaient peut-être l’existence. Si « nui » veut effectivement dire « grand » ou « vaste » en tahitien, « rapa » veut dire « galet », « caillou plat » ou « extrémité plate d’une rame ». A ma connaissance, mais je peux me tromper, « voyage » se dit « ta’amu », donc la traduction semble avoir été « extrapolée » pour pouvoir coller à l’explication. J’en profite pour donner mon avis sur ce « documentaire » : s’il est évident que beaucoup de raccourcis sont faits pour tenter d’expliquer ce que la science n’a pas encore fait, on ne peut lui ôter le fait de présenter des faits mystérieux. Toutefois, les auteurs auraient dû se contenter de narrer les éléments factuels sans tenter de vouloir les expliquer, qui plus est, avec une étiquette de « documentaire ».

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